« La tribune des militaires est l’expression authentique des sentiments de très nombreux militaires d’active » – Colonel Jacques Hogard

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Mardi 11 mai à 18h, près de 250 000 Français ont signé la tribune des militaires publiée par Valeurs Actuelles. Un tournant pour l’Armée ? TV Libertés a interrogé le Colonel Jacques Hogard, ancien parachutiste de la Légion étrangère, qui a servi la France jusqu’en 2000. Il a notamment participé à des opérations au Tchad, au Rwanda, ou encore au Kosovo.

 

  1. Le 9 mai, le média Valeurs Actuelles a publié une tribune émanant de militaires en activité, demandant aux Français de la signer. En deux jours, cette tribune a récolté près de 230 000 signatures. Comprenez-vous l’engouement des Français pour cette tribune ?
    A titre personnel, l’avez-vous signé ? Pour quelles raisons ?

A mon sens, cette remarquable tribune est l’expression authentique des sentiments de très nombreux militaires d’active, qu’ils soient officiers, sous-officiers ou militaires du Rang.

L’armée française est aimée des Français, tout au moins de ceux qui aiment la France. Ce succès incroyable, en 48 heures, est révélateur de l’affection et de l’estime des Français pour leur armée, de la confiance qu’ils placent en elle.

J’ai à titre personnel signé cette tribune, d’abord parce que tout le monde peut facilement constater que l’heure est particulièrement grave, et que je l’ai trouvé très lucide, très juste et équilibrée, traduisant remarquablement le sentiment de très nombreux cadres d’active. Et aussi parce qu’il est essentiel que les Français entendent leur voix, sans autre filtre que leur conscience et leur patriotisme, sans langue de bois.

Et puis enfin bien sûr, par devoir de solidarité vis à vis de nos jeunes camarades en activité.

 

  1. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a reproché aux auteurs de la tribune de « faire de la politique ». Qu’en pensez-vous ? Les militaires se sentent-ils abandonnés par les hommes politiques ? Depuis quand ?

Que le ministre de l’intérieur se consacre exclusivement à son domaine, dont la gestion souffre, elle, de sérieuses carences. La sécurité des Français au quotidien est aujourd’hui très sérieusement menacée comme nous le rappellent chaque semaine ces graves évènements qui s’enchaînent et que certains osent encore qualifier de « faits divers », par calcul politicien ou par cécité. Monsieur Darmanin qui est un authentique politicien, a certainement quelques difficultés à imaginer que les militaires puissent avoir au cœur le souci de la Politique avec un grand P, celle dont dépend l’avenir de la Cité et au service de laquelle ils ont engagé leur vie, jusqu’au sacrifice consenti de leur vie. Et qu’il se consacre donc à soutenir ses policiers et gendarmes avec autre chose que de bonnes paroles, en leur donnant les moyens qui leur font défaut, notamment en pesant de tout son poids pour réformer d’urgence et en profondeur la justice et son fonctionnement, Ce serait un signal très fort, porteur d’optimisme dans un contexte bien morose! Il y gagnerait un peu de crédit.

De tout temps les militaires n’ont jamais été vraiment le souci principal des politiques. « La parole qui trop souvent n’est qu’un mot pour l’homme de haute politique, devient un fait terrible pour l’homme d’armes; ce que l’un dit légèrement et avec perfidie, l’autre l’écrit sur la poussière avec son sang ». Rien n’a changé depuis Alfred de Vigny !

Mais il est vrai que les militaires ont besoin, lorsque les nuages noirs s’amoncellent dans un ciel de plus en plus menaçant, d’être écoutés. Ce n’est pas facile particulièrement lorsque leur conviction est de se trouver confrontés à une sorte de cécité ou d’« autisme » de la part des gouvernants ou du peuple.

Il faudrait pouvoir demander au général de Gaulle quel était son état d’esprit lors de la débâcle de juin 1940 !

 

  1. Il est peu courant que « La Grande Muette » sorte de son silence. Est-ce la France ou l’Armée qui a changé ? Ces tribunes marquent-elles un tournant dans la vie de l’armée française ?

Il est évident que, tout comme la France a évolué au fil de son Histoire et particulièrement ces dernières décennies, l’armée a évolué elle aussi, étant bien sûr à sa façon un miroir de la société. Dans un monde où la communication a pris une place prépondérante, l’armée n’est pas non plus étrangère au phénomène!

Et on a pu entendre publiquement les voix de chefs d’états-majors qui n’étaient pas d’accord. Ce fut le cas du Chef d’État-major de l’Armée de terre (CEMAT), le général Delaunay en 1983, et plus récemment le cas du Chef d‘État-major des Armées (CEMA), le général de Villiers en 2017. Mais jusqu’ici, ces « coups de gueule » étaient le fait de Chefs qui assumaient individuellement toute la responsabilité sur leurs seules épaules. Ici, je crois que ces tribunes marquent un tournant.

Elles sont exceptionnelles, surtout la seconde je dois dire, par la qualité de sa rédaction et la profondeur des sentiments qu’elle exprime. Exceptionnelles aussi par leur puissant caractère collectif. Et par l’ampleur et la gravité de ce qu’elles dénoncent. C’est une première !

Les choses ne seront donc probablement plus à l’avenir comme elles étaient jusqu’ici. On observe depuis longtemps chez nos jeunes cadres une beaucoup plus grande aisance dans leurs relations avec leur environnement et notamment les générations précédentes! Mais cette fois, un cap supérieur est passé. Je peux comprendre la surprise ou même l’inquiétude des politiques, voire de certains hauts responsables militaires devant ce phénomène totalement nouveau. À temps exceptionnel, réactions exceptionnelles !

En réalité, il faut y voir une forte aspiration chez nos camarades plus jeunes à une plus grande liberté d’expression. Et quoi de plus normal de vouloir l’exercer à propos de sujets essentiels : la défense de la patrie, de son intégrité, de sa souveraineté, de son identité. qui constituent les fondements même de la vocation militaire.