Assemblée nationale : l’inéluctable déclin parlementaire – Olivier Frèrejacques

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Et de dix ! Depuis mardi, une nouvelle entité parlementaire a été créée, portant à dix le nombre de groupes que compte la chambre basse française. Une inflation des groupes qui ne constitue cependant pas un gage de pluralisme et facilite encore moins l’échange démocratique tel qu’il est censé s’exercer dans l’esprit de la Constitution.

La « tentaculaire » République En Marche

La majorité s’effrite mais ne s’effondre pas. Mardi le gouvernement a perdu, au moins en façade, sa majorité absolue. Le groupe de La République En Marche compte à présent 281 députés sur les 577 parlementaires qui siègent au Palais Bourbon. En ajoutant les voix du très docile groupe du Mouvement Démocrate (affilié à François Bayrou) cette perte de majorité est à relativiser. En ajoutant les voix des deux groupes « dissidents » composés de 17 élus chacun et qui ne constituent pas une véritable opposition, LREM peut compter sur 361 parlementaires.

Macron de « gauche »…

Une majorité très large qui n’est finalement remise en cause que de manière très superficielle par un groupe penchant plutôt à gauche (Ecologie Démocratie et Indépendant) et mené par Matthieu Orphelin, un ancien d’Europe Ecologie Les Verts et d’anciens socialistes légèrement déçus du macronisme ou encore le médiatique Cédric Villani. A sa création, le 19 mai dernier, le groupe annonçait la couleur, ou plutôt annonçait l’absence de couleur : « le groupe n’est ni dans la majorité ni dans l’opposition », expliquait son président. Un ni-ni qui n’a rien à envier au « en même temps » du patron !

Macron de « droite » 

Du côté du désormais 10e groupe, créé le 26 mai 2020, on a choisi le nom pour le moins insipide d’ « Agir Ensemble » – à ne pas confondre avec le groupe UDI & Indépendants, anciennement appelé UDI – Agri et indépendants ! Pour rappel, Agir est issu du parti politique de centre droit présidé par l’actuel ministre de la culture Franck Riester et co-présidé notamment par Frédéric Lefebvre, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy mais aussi ancien lobbyste du tabac, de l’alcool ou encore des casinos et Fabienne Keller, ancien maire de Strasbourg et aujourd’hui député européen de La République En Marche.

Ce nouveau groupe se veut un pilier de la majorité et se dit « loyal mais exigeant ». Une révolte qui n’en n’est pas une et qui suit à quelques jours près la création d’une association « En commun » (le goût pour les noms insipides est décidément le fil conducteur du quinquennat) rassemblant 46 députés censés faire valoir des idées sociales et écologiques au sein de la majorité.

La composition du groupe « Agir Ensemble » est, elle, assez hétéroclite ; si le président d’Agir est issu de la droite parlementaire, son président Olivier Becht vient, lui, du Parti Socialiste. Agir Ensemble regroupe aussi bien des anciens de la droite parlementaire comme Pierre-Yves Bournazel, des radicaux, des centristes et des personnalités qui ont fait leurs premières armes à la « REM ». On y retrouve aussi M’jid El Guerrab, ancien socialiste puis député de la majorité qui s’était fait remarquer en assenant deux coups de casques à un ancien compère socialiste, Boris Faure, qui sera hospitalisé en soins intensifs.

Une inédit domination du centre

Avec ces deux groupes, l’un penchant plutôt à droite, l’autre plutôt à gauche et le très centriste Modem, La République En Marche est donc toujours très largement majoritaire. Elle l’est même plus. En effet, loin d’affaiblir la majorité, la multiplication des groupes centristes, recouvrant des divergences idéologiques très légères, donne une tribune encore plus grande au centre macronien dans toutes ses déclinaisons.

Avec plus de temps de parole et une multiplication des moyens mis à disposition au Palais Bourbon, les centristes font la pluie et le beau temps.

A ces quatre groupes très « Macron-compatible », il convient d’ajouter l’UDI qui n’est pas ce que l’on pourrait appeler une opposition musclée. Ces centristes habituellement alliés à la droite parlementaire s’accommodent plutôt bien de l’actuelle majorité.

Cinq nuances du centre : plus de groupes, moins d’idées

Les cinq nuances du centre constituent ainsi la moitié des groupes que connaît l’Assemblée.

Face à cette armée parlementaire, la droite « Les Républicains » et ses 104 députés peinent à incarner une véritable opposition. En effet, le paysage politique français étant depuis plusieurs décennies bloqué dans l’opposition gauche/droite entre le PS et la droite parlementaire, difficile pour une droite sortie groggy de la dernière présidentielle de s’affirmer quand une partie des siens à rejoint le parti présidentiel, à commencer par le premier ministre Edouard Philippe.

Les socialistes, pour qui la présidentielle a constitué un véritable naufrage, ne comptent que 30 députés. Il y a aujourd’hui plus de socialistes dans le groupe de La République En Marche que dans le groupe présidé par Nicolas Faure.

La gauche de la gauche comme vraie opposition

La Gauche démocrate et républicaine, groupe communiste (16 élus), reliquat d’un passé de plus en plus lointain est lui tout à fait méconnu du grand public, ce qui s’explique notamment par l’avènement de la gauche mélenchoniste. Avec 17 parlementaires également, le groupe « La France Insoumise » présidé par le charismatique Jean-Luc Mélenchon a finalement récupéré la palme de l’opposition multipliant les interventions. S’il est bien peu évident de citer le nom d’un député communiste, les Insoumis, eux, ont su se faire une place et les noms de Quatennens, Ruffin, Obono, Coquerel et Corbière ne sont pas étrangers pour quiconque suit un peu l’actualité médiatique.

Enfin le groupes Libertés et territoires et ses 18 députés peut, sans insulte, être considéré comme un groupe technique, rassemblant des élus de gauche, des députés Corse ou encore Jean Lassalle.

LREM : un parti d’union ?

Noyer l’opposition dans des prises de parole sans fin et organiser sa propre opposition : la multiplication des groupes, et des groupes centristes a fortiori, profite largement au parti présidentiel. Il pourra ainsi puiser ici et là dans ces groupes afin de former un nouveau gouvernement lors de l’hypothétique remaniement qui se profile et se prévaloir d’une « ouverture ». Cette division permettra aussi, probablement, de présenter des « candidats d’union » aux prochaines législatives avec tous les noms de partis et mouvements en bas d’affiche (candidat soutenu par « En Marche », « Agir », « En commun »…).

Vers une « crise de la représentation » ?

Jamais la cinquième république n’avait connu autant de groupes et paradoxalement cette multiplication ne profite pas au pluralisme. La machine présidentielle ayant fait, au moins dans le jeu parlementaire, exploser le clivage existant jusqu’à présent. A cette recomposition (ou recentrage) il convient de relever un élément pour le moins étonnant en matière de représentation : l‘absence de groupes parlementaires pour le parti de Marine Le Pen, celle-ci disposant de trop peu de députés… Avec ses plus de 10 millions de votes au second tour, le Rassemblement National paye les règles d’un jeu électoral qui lui est encore défavorable.

Réclamant depuis longtemps la proportionnelle intégrale, le Rassemblement National » pouvait espérer quelques miettes avec la « dose de proportionnelle » mais celle-ci semble aujourd’hui abandonnée alors même qu’il n’est pas nécessaire de recourir à une modification constitutionnelle pour y parvenir…

Les lacunes en matière de représentation ont été mises en exergue avec les mobilisations des Gilets Jaunes et l’idée souvent mise en avant de Référendum d’Initiative Citoyenne. Une revendication qui semble confirmer la distance toujours plus grande entre la classe politique et les citoyens.

Un paysage politique paradoxal

La fin du quinquennat, qui peut s‘avérer très chaotique, ne connaîtra, a priori et sauf dissolution, aucune dissidence parlementaire forte. Il s’agit de grogner suffisamment fort pour exister mais pas trop méchamment pour se représenter. La « montée des extrêmes » observée par les maîtres éditorialistes de la presse française ces dix dernières années et qui était censée déboucher sur un duel entre deux « grands méchants » (Le Pen et Mélenchon) a finalement accouché d’une domination sans partage du centre. Les partis considérés comme « extrêmes » (appellation contestable qu’il s’agisse des Insoumis ou du RN) ne réunissent ensemble (en ajoutant les communistes) même pas 50 députés alors que, cumulés, les votes Mélenchon/Le Pen rassemblait 40% des votants au premier tour de 2017…

Le possible renforcement des partis contestataires avec la crise qui débute à peine pourrait même intensifier le phénomène de domination centriste. Avec le déclin de la droite parlementaire qui peine à se trouver une place dans le nouvel échiquier et le Parti Socialiste qui coule, La République En Marche endosse le costume de parti raisonnable face au « péril populiste ».

Olivier Frèrejacques