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La police à la peine

Jamais peut-être, en temps de paix, et sur une aussi longue période, la police, la gendarmerie n’ont été autant sollicitées. Ne parlons pas seulement des quatre mois de révolte des ronds-points, des quatre mois de manifestations des Gilets jaunes. Il y a une montée en puissance de la violence – politique ou pas – dans tout le pays : terrorisme islamique, avec ses périodes de rémission, ses tueries de masse ou ses agressions individuelles, il y a les black blocs et autres anarchistes, toujours bénéficiaires d’un préjugé médiatique favorable, au nom de l’« antifascisme ». Il y a les zadistes, les antispécistes et autres écolos, qui ne pratiquent plus du tout le « peace and love » de leurs parents. Il y a les émeutes dans les zones de non-droit, dès qu’un trafiquant est interpellé, qu’un délinquant se tue en fuyant la police, que des pompiers interviennent pour éteindre un incendie ou sauver une personne âgée. Sans parler des clandestins qui pullulent, et qui génèrent automatiquement d’autres délinquances : squats d’immeubles, économies parallèles, rackets, etc. Sur toutes ces affaires, police et gendarmerie sont en première ligne.

Des forces de l’ordre dont le comportement est scruté à la loupe, avec, de la part des grands médias, un préjugé favorable à leurs accusateurs, comme le montrent l’affaire Adama Traoré et, plus récemment, l’affaire Théo, ce prétendu « viol à la matraque ».

La démarche des Policiers en colère n’est peut-être pas encore suivie par la majorité des policiers. Mais la majorité des policiers sont bel et bien en colère. -FB


Interview de Stéphanie Bourgoin

Lancé à l’appel de plusieurs associations, dont FFOC, Femmes des forces de l’ordre en colère, un rassemblement a réuni plusieurs centaines de policiers et leurs proches mardi soir au Trocadéro à Paris. Cette mobilisation, comme le souligne une lettre ouverte des organisateurs, veut « dénoncer les conditions de travail déplorables et inadmissibles, qui poussent chaque année des dizaines de collègues au suicide ». Nous y avons rencontré Stéphanie Bourgoin, secrétaire de l’association FFOC.

En souvenir de Maggy Biskupski, présidente de l’association Mobilisation des policiers en colère, devenue le symbole du mouvement, quatre mois juste après son suicide (voir Présent du 14 novembre 2018).

— Déjà 18 suicides de policiers depuis le 1er janvier. Avec votre association, vous dénoncez cette « hécatombe ». Pour vous, quelles en sont les causes ?

— Le manque de considération. En premier lieu, de la population qui les acclame après un attentat puis une partie, même si ce n’est pas la majorité, les menace, les insulte, appelle au meurtre envers eux ou leur famille. Manque de considération aussi, bien souvent, de leur hiérarchie. Et évidemment du gouvernement, du ministère qui refuse de recevoir les associations dont beaucoup se sont créées après Viry-Châtillon [attaque de policiers au cocktail Molotov le 8 octobre 2016].

Donc manque de considération d’un peu tout le monde mais aussi conditions de travail difficiles, cycles horaires avec un week-end sur six libre et jamais les mêmes jours de repos. Cela est très difficile à gérer physiologiquement, psychologiquement, et empêche d’avoir une vie de famille décente. Ensuite manque d’effectif, matériel manquant ou trop vieux. Délabrement des locaux, même pour l’accueil du public. Je trouve ça honteux pour un pays comme la France.

Ce qui les pousse au suicide, c’est l’ensemble. Le ministère doit montrer qu’il se rend compte de ce qu’est leur vie tous les jours, la confrontation difficilement soutenable parfois avec des morts, des blessés, des victimes de violences ou des enfants maltraités.

— Les Gilets jaunes parlent beaucoup de violences policières, qu’en pensez-vous ?

— Ces violences sont très loin d’être le fait de la majorité des policiers. Evidemment il y a eu des cas de violences mais je ne dirais pas violences policières. Je ne juge personne avant réalisation d’une enquête. Pour les voyous on dit présomption d’innocence. Pour les policiers il n’y en a jamais, ils sont condamnés avant même le début de l’enquête. L’affaire Théo est un très bon exemple. Les policiers ont été condamnés par les journaux, les artistes, et finalement l’accusation s’est révélée fausse. C’est comme les vidéos visibles sur les réseaux sociaux, qui attisent la haine et sont coupées pile sur un acte des forces de l’ordre alors que juste avant c’étaient des cocktails molotov, des boules de pétanque, de l’acide ou des excréments dans certaines villes.

Je vais rebondir sur ce qui se passe dans les cités. On entend souvent des commentaires disant « contre les Gilets jaunes vous êtes là mais dans les cités on ne vous voit pas » mais je peux vous assurer qu’une grande majorité de policiers n’attend que de pouvoir agir dans les cités. On le leur interdit. C’est un problème d’ordre.

— Avez-vous réussi à obtenir un rendez-vous avec le ministère de l’Intérieur ?

— Depuis la création de l’association en juin 2017, ni monsieur Macron, ni monsieur Collomb ne nous ont reçus malgré nos demandes. Nouveau courrier lors de la nomination de monsieur Castaner. Il nous a répondu tout simplement que, non, il ne nous recevrait pas. Clair et net ! Les problèmes des forces de l’ordre, je pense qu’il n’en a rien à faire.

On devient policier par envie d’aider les gens, de les assister, de justice, et de ne pas laisser dehors ceux qui nuisent à la société. C’est vraiment une vocation pour continuer ce métier dans les conditions actuelles.

Propos recueillis par Hélène Rochefort

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