Christian Combaz : La France de Campagnol – Compil du 12 au 16 juin 2017

Christian Combaz : La France de Campagnol – Compil du 12 au 16 juin 2017

 

 

Gendarme excédé
Quand un gendarme à la retraite se plaint de l’administration et me l’écrit, la chose est assez rare pour mériter un sujet parce qu’elle en dit long sur la façon dont nous jugent ceux qui ont maintenu pendant quarante ans la cohésion du pays, et qui voient l’effort de toute leur vie compromis par des bataillons de fonctionnaires haineux revanchards qui passent leur vie en formation, en rtt, en meetings mélenchoniens, pour asseoir l’idée qu’une immigration imposée, par exemple, ne ferait pas de mal à un corps social honteusement réactionnaire. Alors notre général de gendarmerie me raconte qu’il a par deux fois voulu rafraîchir ses papiers au format moderne, genre carte de crédit, une fois pour le permis de conduire, l’autre pour sa carte d’identité. Pour le permis de conduire, notre homme avait le droit de piloter des grosses motos depuis les années 70, hop dans le nouveau permis sa qualification disparaît. Il proteste, on renvoie le dossier, retour d’un nouveau permis réimprimé, replastifié, la qualification moto n’y est toujours pas.

Amendes délirantes
Je connais, nous connaissons tous des gens qui vivent avec cinquante euros par semaine dans les villages, dont dix d’essence, et à Campagnol ils ne sont pas rares. La particularité du coin c’est son étendue, les hameaux ont essaimé dans la montagne sur des kilomètres et il faut parfois faire vingt bornes pour aller au chef-lieu. Du coup les gens gardent une voiture très tard dans leur vie, parfois jusqu’à leur mort, mais il est rarissime qu’ils meurent sur la route, ce qui bat en brèche toutes les statistiques sur l’âge des conducteurs et celui des véhicules. En vérité il devrait y avoir deux permis, un permis local qui est pratiquement une nécessité sociale pour des pays déserts sans autoroutes ni chemin de fer comme Campagnol, et un permis national pour les gens qui ont 40 ans, une voiture puissante, l’habitude des échangeurs et du GPS et qui font Lille Marseille dans la journée.

Grapheurs crétins
Une chose relativement récente qui n’a pas manqué de faire bondir les visiteurs des jolis coins de campagne aux confins du Tarn, du Lot, de l’Aveyron, c’est la multiplication des tags, des gros graffitis d’un mètre de haut et de trois mètres de large, rouge jaune et violet. Vous allez me dire c’est comme ça désormais, à l’arrière des ateliers de mécanique au bord des routes, derrière les abribus, sur les cabanes Edf, sur les remblais bétonnés des voies de chemin de fer, sur les rideaux de fer des magasins à la nuit tombée c’est la nouvelle mode même dans les petits patelins, au point que les mairies, pour ne pas avoir l’air réactionnaires, emploient parfois sur fonds publics ces groupes de jeunes gens pour peinturlurer les palissades exprès, histoire de passer pour modernes, et puis parce que comme ça ils donnent du boulot à des artistes qu’ils appellent Grapheurs.

Le QI de la serveuse
La serveuse du bar à Campagnol est une fille intelligente, on peut même dire très intelligente, enfin du moins on pourrait le dire si les critères pour en juger étaient un peu plus proches de ce qu’on appelle le savoir, je m’explique tout de suite. Commençons par les compliments c’est le genre de fille qui a un jugement rapide sur les êtres et les choses, elle en fait le tour au lieu de se perdre dans les détails. Elle est capable de voir tous les éléments d’une question d’un coup, elle devine le caractère des gens, leurs intentions, leurs calculs, elle dit parfois des choses assez profondes. Ensuite non seulement elle fait efficacement son travail au restaurant et au bar, en adaptant toujours son style verbal à la clientèle mais elle tient carrément la boutique toute seule quand le patron est parti au marché du chef lieu, ou quand il prend un jour de congé. Elle encaisse, ouvre et ferme, elle contient les débordements de la clientèle, ne dit pas un mot plus haut que l’autre, elle est toujours au courant de tout, et surtout comme les vraies personnes intelligentes elle se renseigne, elle lit , elle regarde la télé, elle possède une grande quantité de DVD, et c’est là qu’on peut regretter que notre système d’éducation, notre ensemble de valeurs culturelles se soient littéralement effondrés depuis le milieu des années Mitterrand. Qu’ils aient été laminés par les professeurs, les cinéastes, les marchands, tous conjurés pour livrer les jeunes intelligences à une espèce de monde confus qui hésite entre la BD, la technologie le café théâtre et l’ultra violence. Pour une fille du peuple comme elle, qui a un QI supérieur à la moyenne, la France d’autrefois avait un truc efficace qui s’appelait la culture générale.

Caméscope nostalgique
Il y a une chose affreuse dans ma génération, dans la nôtre puisque vous êtes nombreux à m’écouter entre cinquante et soixante, c’est que nous sommes les premiers à avoir pratiqué le caméscope dans nos années de jeunesse, et que, de manière bien imprudente, nous avons filmé parfois pendant des heures des gens et des lieux entièrement disparus. Vous allez me dire c’était le cas avant avec le super 8, oui et non, mais surtout non. Parce que d’abord le 16 mm, le 8, le super 8, tout ça était assez incommode, ça n’accompagnait pas nos faits et gestes, il fallait monter le film, et puis il n’y avait pas le son, et puis il fallait envoyer les bobines chez Kodak. On recevait un paquet jaune par la poste, pour un résultat souvent décevant, surexposé, sous-exposé, etc. Du coup au fil des années on le faisait de moins en moins. La caméra restait sur l’étagère, à moins d’un événement à immortaliser comme un mariage ou un anniversaire. Le quotidien restait absent de nos archives. C’était trop cher de filmer un repas entier ou une conversation,d’ailleurs une conversation sans le son c’était moins intéressant. Et puis avec la caméra vidéo légère, tout a changé. On a commencé à filmer n’importe quoi avec le son, n’importe quand, souvent n’importe comment aussi. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que cette production un peu frénétique des années 80 allait nous revenir à la faveur de la retraite, et que des boutiques de photographes allaient faire fortune en nous revendant nos propres souvenirs numérisés sur disque dur. Alors là on s’aperçoit, puisque ça se passe en ce moment même, on s’avise avec un peu de stupeur, que nous sommes la première génération à avoir fait sortir les souvenirs de leur cadre solennel, pour emmagasiner des heures et des heures d’un temps qui passe comme ça sans montage.

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